Elles bâtissent demain : six femmes qui redéfinissent l'engagement solidaire en France
Il existe une forme de leadership qui ne se proclame pas dans les tribunes ni ne se mesure aux titres sur une carte de visite. Il se construit dans la durée, dans l'écoute, dans la capacité à tenir debout quand les ressources manquent et que les obstacles s'accumulent. Ce leadership-là, on le retrouve avec une fréquence remarquable chez les femmes qui portent, souvent dans l'ombre, les projets solidaires les plus transformateurs de notre époque.
À l'occasion d'une série de rencontres menées par la Fondation CJT dans plusieurs régions françaises, nous avons souhaité documenter ces trajectoires et rendre visible ce qui est trop souvent invisible. Voici six portraits de femmes qui, chacune dans son domaine et son territoire, dessinent les contours d'un avenir plus solidaire.
Fatima, l'éducatrice qui a transformé une banlieue par les mots
Dans une cité de Clichy-sous-Bois, Fatima Benali a fondé il y a dix ans une association d'ateliers d'écriture et de lecture pour adolescents. Ancienne professeure de lettres reconvertie après avoir vécu la violence scolaire de l'intérieur, elle est convaincue que la maîtrise du langage est un outil d'émancipation fondamental.
« Quand un jeune apprend à nommer ce qu'il ressent, à construire une argumentation, à lire entre les lignes d'un texte, il acquiert une puissance que personne ne peut lui retirer », explique-t-elle. Son association, « Mots en liberté », accueille aujourd'hui plus de deux cents jeunes par an. Plusieurs anciens participants poursuivent des études littéraires ou travaillent dans le journalisme et la communication. Fatima ne revendique aucun mérite particulier — elle parle de « co-construction » et insiste sur le rôle des familles, des bénévoles et des partenaires institutionnels. Cette modestie stratégique, qui refuse de personnaliser ce qui est collectif, est elle-même une forme de leadership.
Céline, la médecin qui soigne les fractures territoriales
En Creuse, département parmi les plus touchés par la désertification médicale, Céline Marchand a fait le choix inverse de la plupart de ses collègues : elle est restée. Mieux, elle a fondé une maison de santé pluridisciplinaire dans un bourg de mille habitants, en mobilisant des financements européens, des collectivités locales et des fondations privées.
Mais son engagement ne s'arrête pas aux consultations. Céline a développé un programme de « santé communautaire » qui forme des habitants — retraités, agriculteurs, commerçants — à détecter les signes d'isolement chez leurs voisins et à orienter vers les bons interlocuteurs. « La médecine ne peut pas tout. Ce qui fait tenir les gens en milieu rural, c'est le lien social. Mon rôle est d'en prendre soin autant que des corps. »
Son modèle commence à être étudié et reproduit dans d'autres territoires ruraux. Elle a été sollicitée par plusieurs ministères pour partager son expérience — sollicitations qu'elle accepte à condition de ne pas être présentée comme une « exception » mais comme la preuve que des solutions systémiques existent.
Amara, la militante qui met l'environnement au service de la justice
À Lyon, Amara Diallo coordonne une association qui organise des chantiers d'agriculture urbaine dans des quartiers populaires. Mais son projet va bien au-delà du jardinage. Pour elle, l'accès à une alimentation saine et produite localement est une question de justice sociale autant qu'environnementale.
« Dans les quartiers aisés, les marchés bio fleurissent. Dans les quartiers où je travaille, il y a un désert alimentaire. Cette inégalité n'est pas une fatalité — c'est un choix politique. » Ses jardins partagés sont devenus des espaces d'éducation populaire, de formation professionnelle et de rencontre interculturelle. Plusieurs participants ont créé leur propre micro-entreprise maraîchère à l'issue des programmes.
Amara est également formatrice en « éco-citoyenneté » dans les écoles primaires du quartier. Elle croit profondément que la transition écologique ne réussira que si elle est vécue comme une libération et non comme une contrainte imposée par des élites urbaines déconnectées.
Sophie, la juriste qui défend les droits des invisibles
Spécialisée en droit des étrangers, Sophie Renard a quitté un cabinet d'avocats parisien pour co-fonder une association d'aide juridictionnelle gratuite à Toulouse. Elle et son équipe accompagnent chaque année des centaines de personnes sans papiers, demandeuses d'asile et victimes de traite dans leurs démarches administratives et judiciaires.
« Le droit est une langue. Si vous ne la parlez pas, vous êtes à la merci de ceux qui la maîtrisent. Mon travail, c'est d'être une traductrice. » Sophie insiste sur la dimension politique de son engagement : elle témoigne régulièrement devant des commissions parlementaires, publie des analyses juridiques accessibles au grand public et forme des bénévoles à l'accompagnement des personnes vulnérables.
Elle est également engagée dans la formation des futurs juristes, convaincue que l'éthique de la responsabilité sociale doit entrer dans les cursus universitaires bien avant la première expérience professionnelle.
Nadia, l'entrepreneuse qui réinvente le travail pour les femmes précaires
Nadia Chekir est à la tête d'une coopérative d'activité et d'emploi spécialisée dans l'accompagnement de femmes en situation de précarité qui souhaitent créer leur propre activité. Basée à Marseille, la structure propose un cadre juridique sécurisé, un accompagnement personnalisé et un réseau de mentors.
« Beaucoup de femmes ont des compétences extraordinaires — couture, cuisine, artisanat, services à la personne — mais n'ont jamais eu accès aux outils pour en faire un métier viable. » Sa coopérative a accompagné plus de trois cents femmes en dix ans. Le taux de pérennité des activités créées dépasse largement la moyenne nationale. Nadia attribue ce succès au fait que son modèle ne se limite pas à la formation technique : il travaille aussi la confiance en soi, la gestion du regard familial et social, et la construction d'une identité professionnelle.
Lucie, la chercheuse qui mesure ce que les autres ignorent
Enfin, il y a Lucie Fontaine, chercheuse en sciences sociales à l'Université de Rennes, qui a consacré sa carrière à documenter l'impact des politiques sociales sur les populations les plus vulnérables. Son travail, souvent ingrat et peu médiatisé, fournit les preuves empiriques sur lesquelles s'appuient les associations et les décideurs publics pour argumenter en faveur de réformes.
« On ne peut changer ce qu'on ne mesure pas. Ma contribution, c'est de rendre visible ce que les statistiques officielles effacent. » Ses recherches ont notamment mis en évidence les effets délétères de certaines réformes de l'aide sociale sur les femmes monoparentales — travaux qui ont alimenté plusieurs rapports parlementaires.
Ce que ces portraits nous disent collectivement
Ces six femmes n'ont pas le même profil, le même territoire ni les mêmes outils. Ce qui les unit, c'est une conception du changement social fondée sur la durée, l'écoute et la co-construction. Aucune ne prétend avoir trouvé la solution universelle. Toutes refusent le modèle du sauveur providentiel.
En les écoutant, on comprend que le leadership féminin dans le secteur solidaire n'est pas simplement une question de représentation — bien que celle-ci soit fondamentale. C'est aussi une question de méthode, de valeurs et d'une certaine idée de ce que signifie réussir ensemble.
La Fondation CJT s'engage à soutenir ces parcours, à les documenter et à créer les conditions pour que d'autres femmes, partout en France, puissent à leur tour bâtir les projets qui leur tiennent à cœur.