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De la bienveillance aux droits : refonder la solidarité sur des bases justes

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De la bienveillance aux droits : refonder la solidarité sur des bases justes

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Il existe une tension profonde, souvent tue, au cœur du monde associatif et philanthropique français. D'un côté, une tradition de générosité sincère, d'engagement bénévole, de don de soi — une culture de la bienveillance héritée à la fois des traditions chrétiennes et de la philanthropie laïque républicaine. De l'autre, une critique de plus en plus articulée qui pointe les limites, voire les effets pervers, d'une solidarité conçue comme un geste gracieux accordé par ceux qui ont envers ceux qui manquent.

Cette tension n'est pas anecdotique. Elle touche à la question fondamentale de savoir ce que nous entendons, collectivement, par solidarité — et ce que nous voulons qu'elle produise.

Le piège de la charité : quand aider perpétue les inégalités

La charité, dans son acception la plus classique, repose sur une asymétrie fondamentale : il y a celui qui donne et celui qui reçoit. Cette asymétrie n'est pas neutre. Elle produit des rapports de dépendance, de gratitude obligée, parfois de honte. Elle place le bénéficiaire dans une position passive, définie par son manque plutôt que par ses capacités. Et surtout, elle ne questionne pas les structures qui ont produit ce manque.

Le philosophe américain Peter Singer, dans ses travaux sur l'obligation morale d'aider, a contribué à populariser une vision de la solidarité comme devoir individuel de ceux qui ont envers ceux qui n'ont pas. Cette perspective, aussi généreuse soit-elle dans ses intentions, reste prisonnière d'une logique d'assistance qui laisse intactes les causes structurelles des inégalités.

En France, cette critique a été portée par de nombreux acteurs associatifs et intellectuels engagés. Le sociologue Robert Castel, dans ses travaux sur la « désaffiliation sociale », avait montré comment le repli sur l'aide individuelle pouvait masquer le délitement des protections collectives. Plus récemment, des organisations comme ATD Quart Monde ou le Secours Catholique ont elles-mêmes entrepris de refonder leurs pratiques autour de la notion de participation des personnes concernées, reconnaissant implicitement les limites d'un modèle purement assistantiel.

La solidarité comme droit : un changement de paradigme

L'alternative à la charité ne passe pas par son abandon, mais par son dépassement. Elle consiste à reconnaître que les besoins auxquels répondent les associations et les fondations — logement, alimentation, santé, accès à l'éducation — sont des droits fondamentaux, et non des grâces accordées par la générosité privée.

Ce changement de cadre a des implications considérables. Si l'accès à une alimentation digne est un droit, alors la banque alimentaire n'est pas un service rendu à des bénéficiaires reconnaissants : c'est une institution qui contribue à l'effectivité d'un droit dont l'État est le garant premier. Le rôle du secteur associatif n'est plus de suppléer l'État défaillant, mais de garantir, d'interpeller et de compléter l'action publique dans le respect de la dignité de chaque personne.

Cette approche, connue sous le nom de Rights-Based Approach dans la littérature internationale des droits humains, a été adoptée par de nombreuses organisations non gouvernementales travaillant dans les pays du Sud. En France, son application reste encore partielle, mais des évolutions notables sont perceptibles.

Justice redistributive : au-delà de la réparation individuelle

Penser la solidarité comme un droit implique également d'interroger les mécanismes qui produisent les inégalités. Une approche réellement progressiste de la solidarité ne peut se contenter de panser les plaies sans s'interroger sur ce qui les cause.

La notion de justice redistributive, héritée des travaux de John Rawls et revisitée par des penseurs contemporains comme Nancy Fraser, offre un cadre utile. Elle distingue la redistribution économique (réduire les écarts de revenus et de patrimoine), la reconnaissance culturelle (combattre les discriminations et valoriser les identités marginalisées) et la représentation politique (garantir que toutes les voix comptent dans les décisions collectives).

Une solidarité fondée sur la justice redistributive ne se limite donc pas à la redistribution financière. Elle inclut le combat contre les discriminations à l'embauche, la lutte pour l'accessibilité universelle des services publics, la défense du droit à la participation des personnes précaires dans les instances de décision qui les concernent.

C'est dans cet esprit que des initiatives comme les Conseils citoyens dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, ou les groupes de parole de personnes en situation de pauvreté intégrés aux travaux du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), cherchent à dépasser la logique de représentation par procuration pour instaurer une démocratie participative authentique.

La responsabilité collective : un impératif moral et politique

L'un des apports les plus précieux d'une conception des droits-based de la solidarité est la notion de responsabilité collective. Dans un modèle charitable, la responsabilité est essentiellement individuelle : il appartient à chacun de décider s'il donne, combien et à qui. Dans un modèle fondé sur les droits, la responsabilité est partagée entre l'État, les collectivités, les entreprises et les citoyens — chacun à la mesure de ses moyens et de ses prérogatives.

Cette conception collective de la responsabilité est au fondement du modèle social français, construit au sortir de la Seconde Guerre mondiale autour du principe de sécurité sociale. Mais ce modèle est aujourd'hui fragilisé par des décennies de remise en cause des protections collectives, d'individualisation des risques sociaux et de délégation croissante au secteur associatif de missions qui relèvent de la puissance publique.

Refonder la solidarité sur des bases justes, c'est donc aussi défendre l'idée que certains biens — la santé, l'éducation, la protection contre la pauvreté — ne peuvent pas être laissés aux seules forces du marché ou à la générosité aléatoire de donateurs privés. C'est affirmer que la société, en tant que telle, a une obligation envers chacun de ses membres.

Vers une philanthropie critique et émancipatrice

Cela ne signifie pas que les fondations et les associations n'ont plus de rôle à jouer. Bien au contraire. Mais ce rôle doit être redéfini : non plus comme celui d'un supplétif commode de l'État, mais comme celui d'un acteur critique, capable d'innover là où les politiques publiques sont rigides, d'expérimenter des solutions nouvelles, de porter la parole des personnes concernées et d'interpeller les pouvoirs publics sur leurs manquements.

La Fondation CJT s'inscrit résolument dans cette perspective. Soutenir des projets solidaires, ce n'est pas distribuer de la bienveillance : c'est contribuer à l'édification d'une société où chaque personne, quelles que soient ses origines, sa situation économique ou son parcours de vie, peut exercer pleinement ses droits et participer à la construction du bien commun.

La solidarité n'est pas un luxe moral réservé aux âmes généreuses. C'est une exigence de justice, une condition de la cohésion sociale et, en définitive, le fondement de toute vie en commun digne de ce nom.

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