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La ville comme bien commun : quand les habitants reprennent les rênes de leurs territoires

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La ville comme bien commun : quand les habitants reprennent les rênes de leurs territoires

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Il y a quelque chose de profondément politique dans l'acte de planter un potager sur un terrain municipal laissé à l'abandon. Ce geste, apparemment anodin, cristallise une ambition bien plus vaste : celle de redéfinir qui détient le droit de décider de la ville, de ses usages, de ses ressources. En France, un mouvement discret mais tenace s'est développé depuis une quinzaine d'années, portant une conviction simple : les espaces urbains appartiennent, en droit moral sinon en droit formel, à celles et ceux qui les habitent.

Ce mouvement, on l'appelle celui des communs urbains. Il s'appuie sur une tradition intellectuelle ancienne — celle des « commons » théorisés par l'économiste Elinor Ostrom, Prix Nobel en 2009 — et la transpose dans les réalités contemporaines des métropoles françaises. Mais au-delà de la théorie, ce sont des pratiques concrètes, des victoires locales et des solidarités nouvelles qui se dessinent quartier par quartier.

Des friches aux jardins partagés : la réappropriation en actes

À Marseille, Lyon, Lille ou dans les banlieues parisiennes, des associations de riverains ont transformé des espaces délaissés en véritables agoras vertes. Le jardin partagé est sans doute la forme la plus visible de ce mouvement. En 2023, on en recensait plus de 1 500 en Île-de-France seule, selon le réseau Graine de Jardins. Ces espaces ne sont pas simplement des lieux de culture maraîchère ; ils constituent des infrastructures sociales à part entière, où se croisent des générations, des cultures, des histoires de vie.

Mais les communs urbains ne se limitent pas aux jardins. On les trouve dans les ressourceries communautaires, ces lieux où l'on répare, échange et redistribue les objets du quotidien. On les rencontre dans les épiceries solidaires cogérées, où les adhérents participent à la gestion des stocks et à la définition des prix. On les observe dans les tiers-lieux hybrides qui accueillent à la fois des ateliers de fabrication, des espaces de coworking associatif et des permanences d'accès aux droits.

Ce qui distingue ces initiatives d'un simple service de proximité, c'est leur mode de gouvernance. Dans un commun, les usagers sont aussi les gestionnaires. Les décisions se prennent en assemblée, les règles d'usage sont négociées collectivement, et les bénéfices — qu'ils soient économiques, sociaux ou environnementaux — sont partagés entre tous les membres.

Une gouvernance qui réinvente la démocratie locale

La dimension politique de ce mouvement est indissociable de sa dimension sociale. En reprenant le contrôle d'espaces et d'équipements, les habitants ne font pas que pallier les carences des politiques publiques — même si cela arrive. Ils affirment une capacité d'auto-organisation que les institutions peinent parfois à reconnaître pleinement.

Certaines municipalités ont pourtant saisi l'occasion de nouer des partenariats innovants. Bologne, en Italie, a été pionnière avec son « Règlement sur les biens communs urbains », adopté en 2014, qui formalise les conditions dans lesquelles des groupes de citoyens peuvent prendre en charge des espaces publics. En France, des villes comme Grenoble, Rennes ou Montreuil ont expérimenté des dispositifs similaires, en mettant à disposition des locaux ou des terrains à des collectifs associatifs sous forme de conventions d'usage.

Ces partenariats public-communs ne sont pas sans tensions. La question de l'autonomie des collectifs face aux exigences des élus, celle de la pérennité des projets en cas de changement de majorité municipale, ou encore celle de la sélectivité sociale de certains communs — qui peuvent rester l'apanage des classes moyennes éduquées — sont des défis réels que le mouvement doit affronter avec lucidité.

Solidarité territoriale : un modèle pour les quartiers populaires

L'un des enjeux les plus importants concerne la capacité des communs urbains à s'ancrer dans les quartiers populaires, là où les besoins de réappropriation collective sont souvent les plus criants. Des expériences comme celle de la Maison du Peuple à Bobigny, ou du collectif La Coursive Boutaric à Dijon, montrent que la logique des communs peut se déployer dans des contextes de grande précarité, à condition d'être portée par des habitants réellement impliqués dès la conception.

Ces initiatives incarnent une forme de solidarité territoriale qui ne se contente pas de distribuer des ressources, mais qui redistribue du pouvoir. Elles créent des espaces où les personnes les plus marginalisées peuvent retrouver une agentivité, c'est-à-dire la capacité d'agir sur leur environnement immédiat et, par extension, sur leur propre vie.

Pour la Fondation CJT, ce mouvement représente l'une des expressions les plus abouties d'un engagement solidaire ancré dans les réalités du terrain. Soutenir les communs urbains, c'est investir dans une architecture sociale qui produit de la cohésion, de la résilience et de la dignité collective.

Quels leviers pour amplifier le mouvement ?

Plusieurs conditions semblent nécessaires pour que les communs urbains atteignent leur plein potentiel. En premier lieu, un cadre juridique adapté : le droit français ne reconnaît pas encore formellement le statut de « commun », ce qui fragilise juridiquement de nombreux projets. Des travaux académiques et associatifs, notamment portés par le collectif Remix the Commons, plaident pour l'introduction de nouvelles formes de propriété collective dans le droit positif.

Ensuite, un financement stable et pluriel : les communs urbains souffrent souvent d'une dépendance excessive aux subventions publiques, exposant les projets aux aléas politiques. La diversification vers le financement participatif, les fonds de dotation citoyens ou les monnaies locales complémentaires ouvre des perspectives prometteuses.

Enfin, un réseau d'accompagnement solide : les porteurs de projets ont besoin d'outils juridiques, de formations à la gouvernance participative et d'espaces d'échange entre pairs. C'est précisément dans ce rôle d'appui que les fondations et les têtes de réseau associatives peuvent jouer un rôle irremplaçable.

La ville n'est pas une marchandise. Elle est le produit d'une histoire collective, façonnée par des générations d'habitants, de travailleurs et de citoyens. Les communs urbains nous rappellent que cet héritage peut, et doit, rester entre les mains de ceux qui le font vivre chaque jour.

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