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Le travail qui se fait sans se voir : rendre justice aux femmes qui font vivre le monde associatif

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Le travail qui se fait sans se voir : rendre justice aux femmes qui font vivre le monde associatif

Elles sont là à chaque réunion, souvent avant les autres et après les autres. Elles savent qui traverse une période difficile, qui a besoin d'être encouragé, qui est sur le point de partir. Elles préparent les comptes rendus, répondent aux messages sans réponse, rappellent les délais oubliés. Et pourtant, quand vient le moment de nommer un porte-parole, d'élire un président, de représenter l'association en public, ce sont souvent des visages masculins qui apparaissent.

Ce paradoxe n'est pas propre au monde associatif. Mais il y prend une acuité particulière, précisément parce que ces structures se réclament de valeurs d'égalité et de justice sociale. Le décalage entre les principes affichés et les pratiques réelles constitue un angle mort que le secteur solidaire français tarde à regarder en face.

Une répartition des tâches qui reproduit les inégalités de genre

Les données disponibles, bien que parcellaires, dressent un tableau préoccupant. Selon le rapport 2022 de France Bénévolat, les femmes représentent 51 % des bénévoles dans les associations françaises, mais seulement 32 % des présidents d'association. Cet écart entre présence et représentation n'est pas le fruit du hasard : il reflète une division genrée du travail associatif qui reproduit, à l'échelle du bénévolat, les schémas observés dans la sphère professionnelle et domestique.

D'un côté, des tâches dites « opérationnelles » ou « de représentation » — négociation de partenariats, prises de parole publiques, relations institutionnelles — qui tendent à être occupées par des hommes. De l'autre, un ensemble de fonctions moins visibles mais tout aussi structurantes : la coordination interne, la gestion des relations interpersonnelles, le soutien émotionnel aux membres, l'organisation logistique des événements. Ce second ensemble est massivement assuré par des femmes.

Des portraits qui illustrent une réalité systémique

Sophie, 44 ans, bénévole depuis sept ans dans une association d'aide à l'insertion professionnelle en Seine-Saint-Denis, décrit son quotidien avec une précision désabusée : « Je suis celle qui sait où sont les fournitures, qui connaît le prénom des enfants de chaque bénéficiaire, qui remarque quand quelqu'un ne va pas bien. Ces choses-là ne figurent sur aucun organigramme. Mais si je ne les faisais plus, l'association s'arrêterait. »

À quelques centaines de kilomètres, à Marseille, Nadia coordonne depuis neuf ans un réseau de jardins partagés dans des quartiers populaires. Elle a refusé à deux reprises d'être candidate à la présidence de l'association : « On m'a dit que je manquais d'ambition. En réalité, je savais que si je devenais présidente, quelqu'un d'autre devrait faire ce que je fais — et personne ne le ferait. Je ne pouvais pas abandonner ce travail. » Ce que Nadia décrit, c'est un piège : les femmes qui assurent les fonctions invisibles sont précisément celles qui ne peuvent pas se « libérer » pour accéder aux fonctions visibles.

Nommer pour reconnaître : le premier pas vers le changement

La première transformation à opérer est symbolique mais fondamentale : nommer ces tâches. Le concept de « travail émotionnel », théorisé par la sociologue Arlie Hochschild dans les années 1980, s'applique avec une acuité particulière au secteur associatif. Gérer les tensions au sein d'un groupe, maintenir la cohésion, anticiper les besoins non exprimés — tout cela constitue un travail réel, qui demande des compétences, du temps et de l'énergie.

Des collectifs pionniers en France ont commencé à cartographier explicitement ces contributions dans leurs bilans annuels. Plutôt que de lister uniquement les heures de bénévolat par grandes fonctions officielles, ils documentent les tâches de coordination, d'animation relationnelle et de soin organisationnel — et les attribuent nominalement. Cette visibilisation change le regard porté sur ces contributions et, progressivement, leur statut.

Des pistes concrètes pour rééquilibrer les dynamiques

Au-delà de la reconnaissance symbolique, plusieurs leviers pratiques peuvent contribuer à rééquilibrer la répartition des responsabilités.

Rendre les tâches invisibles explicitement tournantes. Plutôt que de laisser certaines fonctions s'installer naturellement chez les mêmes personnes, les intégrer à un système de rotation formalisé. Cette pratique, adoptée par plusieurs associations membres du réseau Coopaname, a permis de redistribuer des charges qui pesaient systématiquement sur les mêmes épaules.

Valoriser ces compétences dans les parcours de formation. Des organismes comme Uniformation proposent désormais des modules de reconnaissance des acquis de l'expérience associative. Mais pour que ces dispositifs bénéficient réellement aux femmes, il faut que les compétences relationnelles et organisationnelles y soient explicitement incluses.

Instaurer des espaces de parole non mixtes. Plusieurs associations ont expérimenté des cercles de parole réservés aux femmes bénévoles, permettant de nommer les inégalités perçues sans crainte de minimisation. Ces espaces, loin d'être diviseurs, ont souvent débouché sur des propositions de changement portées collectivement devant l'ensemble de l'organisation.

Revoir les critères d'accès aux postes de représentation. Certaines associations ont adopté des chartes internes imposant la parité dans leurs instances dirigeantes, y compris en s'assurant que les conditions d'exercice de ces mandats (horaires, disponibilités requises, soutien logistique) ne défavorisent pas structurellement les personnes ayant des responsabilités familiales.

Une question de cohérence

Pour les organisations qui se réclament de la solidarité et de la justice sociale, l'égalité de genre au sein de leurs propres structures n'est pas une option parmi d'autres. C'est une condition de crédibilité. On ne peut pas plaider pour un monde plus juste en dehors de ses murs tout en perpétuant des inégalités à l'intérieur.

La Fondation CJT est convaincue que cette transformation est à la portée de chaque collectif, quelle que soit sa taille. Elle commence par un geste simple : regarder honnêtement qui fait quoi, pourquoi, et ce que cela dit de nous.

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